vendredi, 25 novembre 2016 08:21 Écrit par  Robert Parry

Pourquoi Trump a gagné ; pourquoi Clinton a perdu?

    La cuisante défaite de Hillary Clinton reflète une grossière erreur de jugement du Parti démocrate sur la profondeur de la colère populiste contre des élites égoïstes qui ont traité avec dédain la plus grande partie du pays.

    À la fin, Hillary Clinton est devenue le visage d’un establishment corrompu, arrogant et déconnecté des réalités, tandis que Donald Trump émergeait comme un réceptacle juste ce qu’il y a d’imparfait pour recueillir une fureur populaire qui avait bouillonné sous la surface de l’Amérique.

    Il y a vraiment beaucoup à craindre d’une présidence Trump, en particulier jointe à la poursuite du contrôle républicain sur le Congrès. Trump et de nombreux Républicains ont nié la réalité du changement climatique ; ils favorisent une augmentation des réductions d’impôts pour les riches ; ils veulent déréguler Wall Street et d’autres industries puissantes – toutes ces politiques qui ont contribué à créer le désordre actuel dans lequel sont plongés aujourd’hui les États-Unis et une grande partie du monde.

    En outre, la personnalité de Trump est pour le moins problématique. Il manque des connaissances et du tempérament qu’on voudrait voir chez un président – ou même chez un responsable public moins puissant. Il a fait appel au racisme, à la misogynie, à la suprématie blanche, à l’intolérance à l’égard des immigrants et aux préjugés à l’égard des musulmans. Il est favorable à la torture et veut qu’un mur géant soit construit le long de la frontière sud de l’Amérique.

    Mais les électeurs américains l’ont choisi en partie parce qu’ils estimaient avoir besoin d’un instrument contondant pour frapper l’establishment qui a gouverné et mal dirigé leur pays depuis au moins plusieurs décennies. C’est un establishment qui s’est non seulement emparé à son profit de presque toute la nouvelle richesse produite par le pays, mais a négligemment envoyé l’armée étasunienne mener des «guerres de choix»,comme si les vies des soldats de la classe ouvrière valaient peu de chose.

    En matière de politique étrangère, l’establishment a fait passer le pouvoir décisionnel aux néoconservateurs et à leurs acolytes interventionnistes libéraux, qui ont souvent subordonné les intérêts américains à ceux d’Israël et de l’Arabie saoudite, pour un avantage politique ou financier.

    Les choix guerriers de la coalition des néocons et des faucons libéraux ont été désastreux – de l’Irak à l’Afghanistan, à la Libye, à la Syrie, à l’Ukraine – pourtant cette collection de je-sais-tout n’assume jamais ses responsabilités. Les mêmes gens, y compris les guerriers en fauteuil des médias et les «chercheurs» des think tanks, rebondissent d’une catastrophe à l’autre sans conséquences pour leurs «pensée de groupe» fallacieuse. Tout dernièrement, ils ont concocté une nouvelle Guerre froide avec la Russie, coûteuse et dangereuse.

    Malgré toutes ses défauts, Trump était l’une des rares personnalités publiques importantes ayant osé contester la «pensée de groupe» sur les points chauds actuels que sont la Syrie et la Russie. En réponse, Clinton et de nombreux Démocrates ont choisi de se livrer à un maccarthysme brutal, Clinton provoquant même Trump en le traitant de «marionnette» de Vladimir Poutine lors du débat présidentiel final.

    Il est assez remarquable que ces tactiques aient échoué, que Trump ait parlé de coopération avec la Russie plutôt que de confrontation, et ait gagné. La victoire de Trump pourrait signifier que plutôt que de pousser la Nouvelle Guerre froide à l’escalade avec la Russie, il existe une possibilité de réduire les tensions.

    Désavouer les néocons.

    Ainsi, la victoire de Trump marque un désaveu de l’agressive orthodoxie néocon/libérale, parce que la nouvelle guerre froide a été largement mitonnée dans ces groupes de réflexion néocons / libéraux et mis en application par des responsables partageant le même état d’esprit au Département d’État américain et alimentée par la propagande à travers les médias occidentaux dominants.

    C’est l’Occident, pas la Russie, qui a provoqué la confrontation sur l’Ukraine en aidant à installer un régime farouchement anti-russe aux frontières de la Russie. Je sais que les médias occidentaux dominants ont formulé l’histoire comme une «agression russe», mais cela a toujours été une grande déformation des faits.

    Il y avait des moyens pacifiques de régler les conflits internes en Ukraine sans violer le processus démocratique, mais les néocons étasuniens, comme la Secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland, et de riches néolibéraux comme le spéculateur financier George Soros, ont poussé à un coup d’État qui a renversé le président élu Victor Ianoukovitch en février 2014.

    La réponse de Poutine, y compris son acceptation du référendum écrasant en faveur du retour de la Crimée à la Russie et son soutien aux rebelles russes ethniques en Ukraine de l’est qui s’opposent au régime issu du coup d’État à Kiev, était une réaction aux agissements déstabilisants et violents de l’Occident. Poutine n’était pas l’instigateur des troubles.

    De même, en Syrie, la stratégie occidentale de «changement de régime», qui date des plans néocons du milieu des années 1990, et impliquait une collaboration avec al-Qaïda et d’autres djihadistes islamiques pour supprimer le gouvernement laïque de Bachar al-Assad. Là de nouveau, le Washington officiel et les médias dominants ont décrit le conflit comme étant de la faute d’Assad, mais cela ne correspondait pas à l’image complète.

    Dès le début du conflit syrien en 2011, les «alliés» des États-Unis, incluant l’Arabie saoudite, le Qatar, la Turquie et Israël, ont soutenu la rébellion, la Turquie et les États du golfe faisant passer de l’argent et des armes au Front Nusra d’al-Qaïda et même au dérivé d’al-Qaïda, État islamique.

    Bien que le président Barack Obama ait traîné les pieds devant une intervention directe préconisée par celle qui était alors secrétaire d’État, Hillary Clinton, il a finalement fait la moitié du chemin, cédant aux pression politiques en acceptant de former et d’armer les prétendus «modérés» qui ont fini par combattre aux côtés du Front Nusra d’al-Qaïda et d’autres djihadistes dans Ahrar al-Sham.

    Trump a été peu loquace et imprécis en décrivant la politique qu’il suivrait en Syrie, tout en suggérant qu’il coopérerait avec les Russes pour détruire État islamique. Mais Trump ne semblait pas comprendre le rôle d’al-Qaïda dans le contrôle d’Alep Est et d’autres territoires syriens.
    Un territoire inconnu.

    Donc les électeurs américains ont plongé les États-Unis et le monde en territoire inconnu derrière un président élu qui manque de connaissance approfondie sur un large éventail de questions. Qui guidera un Trump président devient le problème le plus urgent aujourd’hui.

    Comptera-t-il sur les Républicains traditionnels qui ont tant fait pour ficher en l’air le pays et le monde ou trouvera-t-il quelques réalistes aux idées fraîches qui réaligneront la politique avec les intérêts et les valeurs américaines fondamentales.

    Le Parti démocrate mérite une bonne partie du blâme pour ce moment dangereux et incertain. Malgré les signes attestant que 2016 serait une année propice à un candidat anti-establishment – éventuellement quelqu’un comme la sénatrice Elizabeth Warren ou le sénateur Bernie Sanders – la direction des Démocrates a décidé que «c’était le tour de Hillary».

    Des alternatives comme Warren ont été dissuadées de concourir, ainsi il pourrait y avoir un «couronnement»Clinton. Cela a fait du socialiste de 74 ans du Vermont le seul obstacle à la nomination de Clinton et il s’est avéré que Sanders était un rival redoutable. Mais sa candidature a été finalement bloquée par des huiles démocrates, y compris les «super-délégués» non élus, qui ont donné à Clinton une avance précoce et apparemment insurmontable.

    Avec des œillères solidement en place, les Démocrates se sont attelés eux-mêmes au carrosse doré de Clinton et ont essayé de la tirer sur tout le chemin jusqu’à la Maison Blanche. Mais ils ont ignoré le fait que beaucoup d’Américains en étaient venus à voir Clinton comme la personnification de tout ce qui ne va pas avec le monde insulaire et corrompu du Washington officiel. Et cela nous a donné le président élu Trump.

                                                                                                                                                                                                                                                                                       Robert Parry

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