vendredi, 23 septembre 2016 05:18 Écrit par 

Gabon : Lutte politique et chicanes entre les héritiers du patriarche Omar Bongo Ondimba

    MM Jean PING et Ali BONGO MM Jean PING et Ali BONGO

    L’Afrique des conflits et des guerres, l’Afrique immature, non prête pour la démocratie, a resurgi dans les médias au lendemain de la proclamation des résultats provisoires de l’élection présidentielle au Gabon, le 31 août 2016.  Le journal « Le Monde » va jusqu’à demander s’il faut encore organiser des élections présidentielles en Afrique[1]. Selon les résultats de la Commission Electorale Nationale Autonome  et Permanente (CENAP), le Président sortant Ali Bongo avait gagné l’élection avec 49,85%     contre 48,23%  pour son principal adversaire politique, Jean Ping. De façon quasi-immédiate, des partisans supposés  de l’opposant se sont livrés à une vague de violences inouïes. Le Gabon, pays qui jusqu’au 31 août 2016 pouvait être considéré comme un havre de paix dans une sous-région très troublée, va-t-il aussi basculer dans une guerre civile ?

    Qui sont les principaux acteurs ?

    Ali Bongo Ondimba est comme son patronyme l’indique le fils du 2ème président du Gabon, Omar Bongo Ondimba qui a régné sur ce pays de 1967 à 2009, soit pendant 42 ans. L’appui de la France de De Gaulle à Sarkozy, en passant par François Mitterrand a été constant et déterminant. A sa mort, il a laissé un pays en friche, malgré des décennies d’exploitation du pétrole, du bois et de nombreux minerais dont l’uranium et le manganèse. Ali Bongo a été brièvement son ministre des affaires étrangères  puis de la défense nationale pendant 10 ans.

    Quant à Jean Ping, il est de mère gabonaise et de père chinois, et a occupé des postes de haute responsabilité sous le règne de Bongo-père : représentant du Gabon à l’Unesco, Directeur de cabinet du président de la république, puis  a successivement  occupé six postes ministériels dont celui des affaires étrangères, avant d’être propulsé président de la Commission de l’Union Africaine. Sur le plan familial, Jean Ping a eu comme compagne Pascaline Bongo, véritable princesse de la famille, et ils ont eu deux enfants.

    En réalité, Ali Bongo et Jean Ping appartiennent tous les deux  à la famille Bongo et sont issus de la même famille politique le PDG, Parti Démocratique Gabonais, fondé par Bongo-père en 1968.

    Qu’est-ce qui les oppose ?

    Le conflit de génération 

    Ali est quinquagénaire et s’est entouré de jeunes loups décidés à tourner la page des « caciques » du PDG, entendez par là, les camarades de première heure de Bongo-père. Jean Ping est un septuagénaire qui s’est entouré des ex « apparatchiks » du PDG presque tous des septuagénaires voire octogénaires, qui pour certains ont tourné casaque à la mort de Bongo-père et pour d’autres ont attendu la veille de la dernière élection présidentielle pour décider de quitter le navire qu’ils jugeaient déjà tanguant. Ils sont des anciens barons  du PDG qui est au pouvoir depuis 48 ans : un ex vice-président, deux ex premiers ministres, deux ex présidents de l’assemblée nationale, et de nombreux ex ministres, etc.

    Une vision politique différente 

    Bien que fils du président-patriarche, Ali Bongo a une vision relativement moderne de l’Etat. Depuis sa prise de pouvoir il y a 7 ans,  il a fait des efforts (encore insuffisants) dans la mise en place des infrastructures économiques et sociales : routes, barrages hydroélectriques, hôpitaux, usines de traitement d’eau, etc. L’assurance-maladie universelle bien qu’imparfaite est une réalité pour la majorité des Gabonais. Certes la corruption et les détournements des deniers publics sont loin d’avoir disparu mais se font plus discrètement. Il faut rappeler qu’il a hérité d’un pays en friche, et où les ministres géraient le budget de leurs portes-feuilles à leur guise.

    Il a également initié une diversification de l’économie gabonaise et un début d’industrialisation du Gabon. Le bois exporté à l’état brut depuis plus d’un siècle, doit désormais  subir au moins une 1ère transformation avant toute exportation. Et à l’horizon 2025, tous les minerais devront subir au moins une première transformation avant d’être exportés. Ceci a fait et fait toujours grincer des dents dans  certains milieux d’hommes d’affaires, surtout français.

    L’un des projets phares dont s’enorgueillit le président sortant est le projet GRAINE, dont l’objectif déclaré est de sortir le pays de sa dépendance alimentaire. Les critiques d’Ali font néanmoins remarquer qu’aussi bien au niveau agricole qu’industriel, Ali ne fait pas appel à des capitaux nationaux et ne favorise pas une agriculture vivrière, mais s’en remet uniquement à des multinationales qui viennent se faire de l’argent, en laissant croire, par la main d’oeuvre qu’elles exploitent, qu’elles ont participé au développement du pays. Ainsi, Ali et son entourage ne seraient qu’une bourgeoisie compradore, une bourgeoise–relais qui cherche à donner le change.

    Sur le plan international, Ali Bongo a pris une relative indépendance par rapport à l’ex tutelle. Aussi a-t-il diversifié la coopération internationale, la Chine devenant même le premier partenaire économique du Gabon.

    Mais tout est loin d’être rose, le Gabonais moyen a de la peine pour joindre les bouts de mois : le transport, le logement, la scolarité des enfants, le panier de la ménagère grèvent lourdement le budget des familles.

    Jean Ping semble adulé par les partisans de la Françafrique. Pierre Péan, Robert Bourgi seraient ses principales boîtes à idées. Il serait  soutenu par le Congo-Brazzaville et la Côte d’Ivoire, deux régimes très liés aux intérêts français.

    Conflit interpersonnel

    Le conflit remonterait aux années 90 avec la mort de l’opposant Rendjambe, apparenté à Ping. Des soupçons se seraient à l’époque dirigés vers Ali Bongo.

    Mais la véritable source de leur inimitié serait la défaite de Jean Ping face à  madame Dlamini Zuma au poste de président de la Commission  de l’Union Africaine[2]. Ping aurait reproché à Ali Bongo de ne l’avoir pas soutenu. Il aurait alors déclaré qu’il lui ferait perdre la présidence du Gabon, comme il lui avait fait perdre la présidence de la Commission de l’Union Africaine. Quand en 2014 il entre dans l’opposition, J. Ping déclare devant le courant radical de l’Union Nationale dit des Souverainistes : « Après ma défaite, je suis rentré au Gabon avec l’intention de m’installer tranquillement dans mon village, sans gêner personne. Je ne voulais pas faire de politique…. On a tout fait pour que je ne travaille pas avec le Gabon. On a même suggéré à mes enfants de s’exiler.  Je leur dit dans des termes très clairs, puisque vous m’avez emmerdé, je vais vous emmerder[3] [4]».

    Comment est-on arrivé à l’actuelle crise électorale ?

     Une  précampagne et une campagne  électorales axées sur l’émotion nationaliste[5].

     La précampagne débute véritablement en fin octobre 2014, après la sortie du livre de Pierre Péan, intitulé : Nouvelles Affaires africaines. Mensonges et pillages au Gabon, chez Fayard, en octobre 2014. Dans le livre l’auteur affirme que M. Ali Bongo ne serait pas un Gabonais d’origine. L’opposition gabonaise saisit la balle au bond et exige tout simplement la démission du président. La constitution gabonaise exigeant que le président de la République soit Gabonais de naissance. Le Président est aussi accusé de s’entourer « d’une légion étrangère », ce terme visant des Gabonais naturalisés ou des étrangers qui seraient dans le cabinet présidentiel. Le plus controversé est son directeur de cabinet, M. Maixent Acrombessi qui est gabonais naturalisé mais d’origine béninoise. Cette campagne culmina avec l’incendie criminel des locaux de l’ambassade du Bénin au Gabon en avril 2015, après la mort d’un militant de l’opposition lors d’une manifestation.

    La campagne électorale s’enchaîna dans la droite ligne de la précampagne. L’opposition tabla d’abord sur l’invalidation de la candidature du président sortant pour ses origines qui ne seraient pas gabonaises. Se rendant compte que la CENAP ne rejettera pas la candidature d’Ali Bongo, l’opposition parviendra à se coaliser contre ce dernier. Outre ses  origines étrangères alléguées, il est accusé de privilégier les étrangers et de perpétuer une oligarchie. Pourtant la quasi-totalité des opposants sont de véritables oligarques du système Bongo. Jean Ping  est lui-même un véritable archétype des barons du régime Bongo-père.  Le discours semble pourtant séduire : la  population  semble lassée de ce qui est vu comme une dynastie Bongo. Dans la rue, certains reconnaissent que le président actuel a du mérite par ses réalisations, mais qu’ils en ont assez des Bongo ! La campagne électorale de l’opposition semble se résumer en trois mots : Tout sauf Ali.

    Le président sortant, se dépense pour défendre son bilan, et  promettre d’améliorer les choses dans le prochain mandat. Il promet notamment de s’occuper plus particulièrement de l’éducation reléguée au second plan pendant son premier mandat et de promouvoir «  l’égalité des chances », un de ses derniers slogans de campagne.

    L’élection et les résultats.

    Le déroulement de l’élection se passe  globalement dans le calme. Les observateurs internationaux sont satisfaits. Mais dès le surlendemain du scrutin, M. Jean Ping proclame sa propre victoire. Avec un brin d’humour, il demande même que M. Ali Bongo lui adresse des félicitations. Ses partisans jubilent tandis que dans le camp en face c’est l’inquiétude. Mais seuls les résultats de la CENAP ont une valeur juridique. L’opinion nationale attend avec impatience pendant quatre longs jours pour un électorat d’un peu plus de six cent mille personnes. Le 31 août 2016, le ministre de l’intérieur déclare Ali Bongo vainqueur sur la base des résultats transmis par la CENAP. La province natale d’Ali Bongo aurait fait la différence avec une participation proche de 100% ; et des votes pour leur congénère de 95%.  Cela est inacceptable pour le camp de M. Ping.  Il s’ensuivit une explosion de violence: barricades, pillages des commerces, incendies des véhicules, et même des immeubles dont celui de l’Assemblée Nationale. Pendant quatre jours, dès le début de l’après-midi jusque tard la nuit, des jeunes affrontent la police, saccagent et pillent. Les médias aussi bien proches du pouvoir que de l’opposant Jean Ping ont été détruits.  Ce qui semble indiquer que la violence n’a pas été du seul côté de l’opposition.

      Les forces de sécurité ont quant à elles attaqué le quartier général de Monsieur Ping. Des arrestations sont opérées, on enregistra aussi des blessés et des morts dont le nombre varie de trois à plusieurs dizaines de victimes selon que la source est gouvernementale ou de l’opposition

     Les réactions.

    Pendant quatre jours, les Gabonais habitués à un climat de paix sont terrés chez eux. Le service public est paralysé, les hôpitaux fonctionnent à minima. Même les patients ont du mal à rejoindre les structures sanitaires, faute de moyens de transport. Les  boulangeries encore en fonction sont pris d’assaut par la population à la recherche du pain devenu denrée rare.  Le cinquième jour une relative accalmie revint et le 1er Ministre lance un appel à la reprise du travail. Les activités ont progressivement repris depuis lundi le 05 septembre ; mais de nombreux agents de l’Etat restent absents de leurs postes, probablement par peur ou à cause de la colère pour certains partisans de Jean PING. Ce dernier exigea le recomptage, bureau de vote par bureau de vote,  des voix dans le Haut-Ogooué, province natale de son rival.  Il demanda par ailleurs aux Gabonais de rester à la maison.

    L’Occident semble prendre fait et causes pour Jean PING. Robert BOURGI, héritier spirituel de Jacques Foccart et  connu pour avoir été très proche de Bongo-père est désormais le pourfendeur de Bongo-fils. Les médias français semblent convaincus de la tricherie de la CENAP au profit du président Ali Bongo. L’Union Européenne, les USA et la France exigent un recomptage des voix. Le Secrétaire Général des Nations Unies qui a une bonne mémoire n’a pas osé demander un recomptage des voix qu’elle avait refusé en Côte d’Ivoire lors de la crise de 2010. Mais il a demandé le respect de la légalité et de la transparence.

    L’opinion africaine est globalement mesurée, elle est contre toute « monarchisation » de la République, contre toute « dynastie  républicaine » comme cela semble le cas au Gabon et au Togo. Les africains tiennent aussi à une élection transparente et au respect du choix du peuple. Mais ils sont aussi méfiants vis-à-vis de PING. Sa campagne électorale teintée d’une bonne dose de xénophobie inquiète. Et tout le monde se rappelle que, Président de la Commission de l’Union Africaine, il avait refusé le recomptage des voix en Côte d’Ivoire que réclamait le Président Laurent  Gbagbo en 2010. Le soutien que lui apportent les grands activistes de la « Françafrique » rend de nombreux africains presque hostiles à Mr Jean PING.

    En attente de l’épilogue.

    Après avoir déclaré qu’il n’adressera pas de recours à la Cour Constitutionnelle, M. Jean PING s’y est finalement résolu à la limite  du délai légal. Il exige toujours le recomptage des voix dans le Haut-Ogooué où les soupçons de tripatouillage sont plus pesants. Les Gabonais et l’opinion publique africaine et internationale sont suspendus à la décision de la Cour Constitutionnelle. Mais le doute règne quant à l’impartialité de celle-ci.  Si elle est présidée par une ex compagne de Bongo-père,   une nièce de M. Jean PING figurerait parmi les membres de la Cour et trois des sages ont été nommés par Mr Guy NZOUBA NDAMA, ex président de l’Assemblée Nationale désormais dans le camp de PING.

    Tout le monde craint une crise majeure au cas où l’opposition n’aurait pas gain de cause pour sa principale revendication, à savoir le recomptage des voix dans le Haut-Ogooué. Une nouvelle explosion de violence est à craindre, certains vont jusqu’à prédire une possible guerre civile. Ce qui serait un grand dommage pour ce pays peuplé seulement de 1.8 million d’habitants dont 300 mille étrangers. Le Gabon cesserait d’être l’exception en Afrique Centrale, sous-région marquée par de nombreux conflits armés.

    Conclusion 

    Le conflit entre le Président sortant et son challenger ne semble pas uniquement politique. M. PING a su mobiliser une bonne partie de l’électorat lassé par près de 50 ans de règne des Bongo. Les Gabonais ne sont pas dupes, ils savent que PING fait partie de l’oligarchie qui règne sur le pays depuis un demi-siècle. Mais ils sont conscients aussi que seul un membre de la famille dirigeante pouvait aussi créer des  fissures dans  l’édifice. M. Jean PING  s’était engagé à ne faire qu’un seul mandat, ce qui semble convenir à un bon nombre de Gabonais qui le considèrent comme un président de transition.

    Les dirigeants africains qui disent vouloir mener leurs pays vers l’émergence se lancent dans la mise en place des infrastructures tous azimuts. Au vu de ce qui précède, ils devraient savoir concilier les besoins quotidiens des populations et la construction de ces infrastructures. Et tout homme politique africain doit savoir aussi tenir compte des besoins immatériels des populations tels  la soif de l’alternance.

    Il est aussi fondamental que le choix du peuple soit respecté. Personne n’a le droit de décider à sa place ; si ce peuple se rend compte qu’il s’est trompé, il aura l’occasion d’opérer un meilleur choix aux prochaines échéances électorales. Cela contribuera du reste,  à la maturité politique des citoyens.

    Enfin, quel que soit celui qui sera déclaré vainqueur par la Cour Constitutionnelle, il devra faire preuve de modestie. Il aura obtenu moins de 50% des suffrages des 53% du corps électoral qui ont daigné aller déposer leurs bulletins dans les urnes. Il aura le devoir de concilier et rassembler les Gabonais en œuvrant courageusement pour le dialogue et le pardon.


    [4]https://www.youtube.com/watch?v=2XFzBqHvGyY

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